Chamanisme chemin d’extase : Le Grand Aigle Cosmique

On disait alors de CHRI RAMALEC qu’il avait déjà atteint l’âge canonique de 141 ans et on attribuait sa longévité exceptionnelle à sa pratique assidue du Yoga. Il semblait qu’il avait aussi assez vécu, assez pratiqué, assez appris, assez voyagé, pour détenir une certaine sagesse. Ce qui est certain c’est qu’il éveillait la curiosité des enfants de ce petit village de Tharappakkam, non loin de Madras (sud de l’Inde). Parmi ces enfants, il y avait en particulier le jeune CRAMH, qui du haut de ses 11 ans, rendait tous les jours visite à CHRI RAMALEC pour qu’il lui conte mille et un mystères. CHRI RAMALEC prenait donc un soin particulier à transmettre tout ce qu’il savait à ce jeune garçon, sous une forme qui lui soit accessible. Les récits qui subjuguaient le plus le jeune CRAMH étaient ceux qui mettaient en scène ces étranges sages, ni Yogis, ni Brahmanes, aux comportements et aux pouvoirs encore plus étranges, que CHRI RAMALEC disait avoir rencontrés un peu partout sur terre, qui avaient enrichi sa propre pratique, qui l’avaient transformé, et qu’il appelait : les Chamans.


Première partie :

Pourquoi ?

Pourquoi parler encore ?

Grand père avait terminé son élocution en disant « Aho ! » (« j’ai parlé » en langue Sioux-Lakota)

L’assemblée avait répondu en disant « Aho !!! » (« Nous t’avons entendu »)

Pourquoi ajouter des mots, quand tout est dit, quand tout est là, quand le silence qui suit est complet et parfait.

Comment ajouter quoi que ce soit après cela ?

Comment ?


Elle était magnifique ! Son teint de couleur rose était encore tendre et sa base d’un vert presque juvénile. Mais elle embaumait déjà. Elle aurait pu simplement se laisser écraser, dans toute la splendeur de sa fragilité, par le pied du jeune Cramh, vif comme l’éclair, emporté dans son élan. L’éclat de la fleur avait à peine dévié ce dernier de sa course. Un instant le jeune Cramh avait même envisagé de s’arrêter pour y plonger le nez et en humer la flagrance. C’est qu’il appréciait l’odeur de la fleur de Curcuma, beaucoup plus que le goût des différents remèdes qu’on en tirait pour sa médecine (ayurvédique). Le jeune Cramh était trop avide de rejoindre au plus vite le brillant et sage CHRI RAMALEC1 . Il ne prit donc pas le temps de s’arrêter.

Haletant, l’esprit en ébullition, il dépassa bien vite les feux traditionnels de crémation. Il aperçut alors de loin le vieil homme qui était comme souvent, immobile, le regard clos, au delà, simplement assis auprès de son propre feu. Cramh déboula mais ne parvint pas à déranger pour autant Chri Ramalec. Cramh savait qu’il devait attendre que le vieil homme décide d’ouvrir les yeux avant de l’assaillir de questions. Il raviva donc un peu le feu en attendant. Cela le calma quelque peu, et il en fut lui même étonné. Chri Ramalec fronça à peine un sourcil et aussitôt le jeune Cramh l’assaillit de questions.

– Shri Chri, dites-moi pourquoi les fleurs sentent si bon et les remèdes qu’on tire d’elles sont si amers? Où vont les choses et les gens quand ils ont fini de brûler ? Et est-ce que Shiva et Kali sont gentils ou méchants ? Et vous, cher Gourou, avez-vous véritablement des supers pouvoirs (Siddhi ?) ? Et qu’est-ce qui est le plus profond, l’infiniment petit ou l’infiniment grand ? Et vous me transmettrez un jour ces Siddhi ? …

La litanie de questions était sans fin et sans queue ni tête.

Le vieux Yogi chantonna simplement alors :

Lorsque l’enfant était enfant, ce fut le temps des questions suivantes :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi … pas là ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est pas qu’un rêve ?
Ce que je vois, entends et sens, n’est-ce pas…simplement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Le mal existe t-il vraiment avec des gens qui sont vraiment les mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi, avant de le devenir je ne l’étais pas, et qu’un jour moi… qui suis moi, je ne serai plus ce moi que je suis ?
2

Il ajouta d’une voix douce et profonde, comme pour lui-même, dans une langue qui n’était pas la sienne, mais qui lui rappelait tellement de souvenirs : « Aho Mitakuye Oyasin 3»

AHO ! Il n’y avait plus rien à ajouter

1.a) Le Grand Aigle Cosmique

Le lendemain, le jeune Cramh dès son réveil repensa à la simple formule que lui avait livrée le vieux sage : « Aho Mitakuye Oyasin ». Il était loin de se satisfaire de cette seule strophe comme réponse à toutes ses questions ! De plus Chri Ramalec n’avait prononcé cette phrase qu’une seule fois ! C’était décidément trop peu, notamment en comparaison des mantras qu’il psalmodiait à longueur de journée dans sa pratique régulière du Yoga. Plus que jamais, le jeune Cramh était avide d’en savoir plus. Son insatisfaction avait grandi toute la nuit, comme attisée par le silence du vieux maître et par celui du village endormi. L’attrait de l’altérité était immense. Bien sûr le vieux Yogi, lui, ou un autre, pouvait facilement lui transmettre les bases de la pensée indienne et de la pratique du Yoga. Ils étaient nombreux dans la région en capacité de transmettre cela. Mais le vieux Chri Ramalec avait autre chose en plus à partager. Cramh le sentait fortement. Ramalec pouvait l’ouvrir vers d’autres horizons qu’il fantasmait et projetait pour l’instant. Le vieux Yogi était-il aussi Chaman ?

L’enfant se précipita dès qu’il le pût chez le vieux Sage.

Chri Ramalec était toujours là ; tranquille et nullement surpris de la venue du garçon. Comme si le silence de la veille avait été une graine qu’il avait plantée, et l’arrivée de Cramh, le fruit qui ne pouvait qu’en émerger.

Dans sa course effrénée vers ce qu’il croyait être la connaissance, le jeune Cramh, ne vit pas le tison qui était hors de l’âtre. Haletant, la tête toute emplie de nouvelles questions, comme seul, ou presque, les enfants osent encore s’en poser, il posa un pied malencontreux sur la braise encore brûlante. Le cri qu’il poussa alors était autant de douleur, que de désapprobation envers lui même. Son orgueil était atteint de s’être ainsi laissé surprendre devant le vieux sage alors qu’il aimait à faire bonne figure devant lui. Plus encore, la déception venait du fait qu’il savait que cette brûlure allait contraindre Chri Ramalec à le soigner en lieu et place de l’enseigner !

« Tandis qu’il s’agitait sur sa couche, il lui semblait que ses côtes lui pressaient le cœur, tant il le serrait. Il envoya promener la couverture de son pied enflé. « Que puis-je espérer si je ne suis pas même capable de vaincre ceci ? » Dans l’espoir d’immobiliser et d’étrangler le démon qui l’habitait, il se contraignit à s’asseoir à la mode traditionnelle. C’était pénible, une véritable torture. Il faillit s’évanouir. Il était face à la fenêtre, mais fermait les yeux ; il s’écoula un assez long moment avant que la vive rougeur de son visage ne commençât à se dissiper, et que sa tête se rafraîchît un peu. Il se demanda si le démon cédait à son inflexible ténacité. En ouvrant les yeux, il vit devant lui la forêt qui entourait le sanctuaire d’Ise. […] Un pic élancé regardait de haut ses voisins, et contemplait insolemment Musashi. « C’est un aigle », se dit-il, sans savoir qu’il s’appelait en effet le mont de l’Aigle. L’aspect arrogant de ce pic l’offensait ; sa pose hautaine le provoquait […]. Il ne pouvait s’empêcher de penser à Yagyū Sekishūsai, le vieil homme d’épée qui ressemblait à ce pic fier ; à mesure que le temps passait, Musashi avait l’impression que le pic était Sekishūsai qui le regardait de sa hauteur, d’au-dessus des nuages, en se moquant de sa faiblesse et de son insignifiance.4

Et effectivement Ramalec prit soin de l’enfant. Il le porta jusqu’à sa couche, l’oint d’on ne sait quel onguent magique dont il avait le secret.

Mais pas seulement : Il marmonnait aussi et semblait très concentré. Ses mains parfois encore étalaient la substance sur le pied, ou caressaient la plante, mais de plus en plus elles dansaient au- dessus du corps physique de l’enfant, sans plus le toucher. C’est qu’en bon serviteur du Feu, Chri Ramalec était aussi un excellent « coupeur de feu ».

Mais pas seulement : Chri Ramalec, n’avait de cesse d’attirer l’attention de l’enfant blessé toujours plus haut. D’abord vers cette montagne en face, puis plus haut encore. Il persistait au-dessus de cette montagne ce matin-là, comme la trace ou le souvenir d’une étoile que le lever du jour aurait oubliée. Ramalec le fit remarquer à l’enfant. Le jeune Cramh dut porter toute son attention là-haut pour la deviner, et s’en sentit étonnamment un peu soulagé. 5

Mais pas seulement : Chri Ramalec, continuait à attirer l’attention du jeune garçon toujours plus haut, plus loin bien au-delà du visible, tout en massant son pied, tout en exerçant des torsions sur tout son corps en même temps, haut, bas, droite, gauche… le garçon s’y perdit bien vite. Ramalec accentua alors le processus de désorientation, en y ajoutant moult demandes paradoxales, jalonnées de pensées ésotériques qui dépassaient de loin l’entendement de l’enfant.

La bhâvanâ est à l’œuvre dans certains versets du Vijnaânabhairava qui recommandent la simultanéité de l’attention afin de triompher de l’espace et du temps, soit qu’on envisage l’espace dans toutes les directions à la fois, soit qu’on adhère sans réserve au vide ou à la félicité, appréhendé dans toutes les parties de son propre corps ou dans celles de l’univers et toujours sans la moindre séquence (yugapat). Lors de ces concentrations si difficiles à réaliser, il arrive que la pensée, déchirée le temps d’un éclair par ces orientations divergentes de l’attention, ne puisse se fixer sur aucune d’elles et le Yogi, sombrant dans l’entre-deux (madhya), se trouve précipité dans la Réalité globale qu’il saisit en une vision intuitive (nirvikalpa) exempte de choix et de dualité. Il perd alors toute relation avec le temps et l’espace ; il ne pense plus le passé et l’avenir mais vit dans un éternel présent ; de même, il ne conçoit plus le haut et le bas en suivant les directions spatiales, mais se contente de vivre l’immensité sans limite ou la félicité sans borne parce que, dans ce coexistentialisme, le cœur devient le centre de tout l’espace ou de toute la béatitude.6

C’eût été mal connaître Chri Ramalec que de croire qu’un simple incident, comme cette brûlure au pied, allait l’empêcher de faire son œuvre hiérophante. Il avait le don pragmatique par excellence de savoir utiliser tout ce qui se présentait comme un moyen, comme une voie.

L’enfant qui voulait cheminer dans les étoiles pour y découvrir les mystères de l’univers s’était brûlé le pied. Eh bien, Soit ! Qu’il y danse cahin-caha maintenant. Que sa chute l’emporte au-delà du plus profond des trous noirs, où Ramalec saura l’accompagner. Il se mit alors à évoquer à l’enfant des « ailleurs » et des dimensions au-delà de toute limite. Il évoqua enfin l’omniprésence du Grand Aigle Cosmique, vers lequel il l’emportait maintenant clopin-clopant, bras-dessus bras-dessous, comme deux compagnons. Comme un Yogi sait conduire son disciple, comme un Chaman sait conduire son apprenti, toujours plus loin.

Le pouvoir qui gouverne la destinée de tous les êtres vivants s’appelle l’Aigle, non que ce soit un aigle, ou qu’il soit lié en quelque manière à un aigle, mais parce qu’il apparaît au voyant qui le voit sous l’aspect d’un aigle immense, noir de jais, dressé à la manière d’un aigle, sa hauteur atteignant l’infini.

Tandis que le voyant contemple le noir qu’est l’Aigle, quatre explosions de lumière permettent au voyant de voir à quoi l’Aigle ressemble. La première explosion, qui est comme un coup de foudre, aide le voyant à distinguer les contours du corps de l’Aigle. Il y a des tâches de blancheur qui évoquent les plumes et les serres d’un aigle. Un second coup d’éclair révèle le noir battant, créant du vent qui ressemble à des ailes d’aigle. À la troisième flambée de lumière, le voyant est placé en face d’un œil perçant, inhumain. Et le quatrième et dernier feu dévoile ce que fait l’Aigle.

/…

L’Aigle, ce pouvoir qui gouverne les destinées de tous les êtres vivants, est le reflet de toutes les choses vivantes — de la même manière, et en même temps. L’homme n’a donc aucun moyen de prier l’Aigle, de lui demander des faveurs, d’espérer miséricorde. La partie humaine de l’Aigle est trop insignifiante pour exercer un effet sur le tout.7

1« Shri » est un titre honorifique de vénération donné aux dieux, aux sages et aux gourous hindous. Il avait à la base une signification d’émanence, de radiance, de diffusion lumineuse. Bien que la prononciation soit la même le « Chri » de Ramalec diffère d’un point de vue orthographique… allez savoir pourquoi ?

2Extrait du Poème de Peter Handke en introduction au film de Wim Wenders : « Les Ailes du désir »

3En langue Lakota, au-delà d’un simple salut ou d’un simple acquiescement, se traduit parfois approximativement par «à tous les miens », ou « Nous sommes tous reliés » ou « à toutes mes relations » ou encore par « Tout est une seule et même famille spirituelle ». Plus profondément, on peut adjoindre à ce premier niveau la conscience de l’interconnexion et de l’interdépendance de toute chose (humains, animaux, plantes, minéraux, esprits et toutes autres forces, et éléments de la nature).
Une fois cette vision liée et unifiée du monde énoncée, reste à en mesurer toute la portée dans la vie, et à l’incarner.

4La Pierre et le sabre, livre III, « Le Mont de l’Aigle ». Premier tome du roman japonais « Musashi » de Yoshikawa Eiji relatant d’une façon largement romancée la vie du célèbre samouraï Musashi Miyamoto.

5En Hypnose, nous sommes attentifs au fait qu’un regard porté vers le bas peut accentuer la prédominance des sens kinesthésique, là où siège, entre autre, la douleur physique. Alors qu’un regard porté vers le haut va diriger l’attention vers le sens de la vue. Essayez avec un petit bobo pour vous ou des enfants, c’est étonnant !

6Le Vijnâna Bhairava. Texte traduit et commenté par Lilian Silburn. Collège de France. Institut de civilisation Indienne. P 34.

7Tiré des enseignements de Don Juan à Castaneda dans ces romans.


Ce Chapitre est extrait du livre:

CHAMANISME, chemin d’extase.
YOGA, chemin d’enstase

Informations sur l’auteur :
Eric Marchal

* Chamanisme : les-forges-de-sylva.info
* Yoga : www.yoga-lyon.info
* Tantra :  www.savitur-tantra.fr
* www.eric-marchal.com

Informations sur la maison d’édition :
* www.sirr-athanor.com

Editions Sirr-Athanor
Collection « Collection Ichor : Spiritualités »
Auteur: Eric Marchal
Parution : mai 2016
Pages : 326 pages
Format : 16.5 x 23 cm
ISBN : 978-2-9557176-0-8

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